Comment en vient-on à décider d’enseigner la sagesse en entreprise ? Quelles influences spirituelles et philosophiques ont permis de construire cette démarche originale ?

Le témoignage inédit de Jean-Jacques Maillard qui revient sur son propre cheminement et nous explique comment l’Académie Conscience et Action est née …

Des religions à une recherche personnelle

«  Très tôt, alors que je ne savais pas m’habiller seul, ma mère, certainement fatiguée, demanda à ma tante de m’y aider. Je sentis immédiatement la colère monter à l’idée qu’une autre personne que ma mère puisse s’occuper de moi. J’ai réalisé à cet instant que la perception du « je » était extrême, ce “je” comme le centre du monde. La pensée est née que ma mère se pensait également comme étant « je ». Je sus alors que je me percevais de façon erronée et que ce sujet était à investiguer.

Adolescent, j’ai également vécu, pendant plusieurs jours, des expériences presque continues dans le flow, un état d’action parfaitement juste associée à la sensation intense de participer pleinement à la Vie. J’étais comme spectateur d’actes qui se déroulaient seuls, en totale présence de la situation. J’ai alors imputé cette expérience à la foi chrétienne, au sein de laquelle j’avais grandi.

«  Plus tard, après mes études d’ingénieur à Centrale, j’étais en mission de coopération au Maroc, lorsque j’ai vécu, durant le ramadan, des expériences d’ouverture du cœur. Mes questionnements sont alors devenus plus prégnants. Les différences entre religions, la non réponse reçue à des questions que je me posais, l’attente d’autres pratiques et la lecture de Krishnamurti induisirent un rejet des formulations religieuses et une recherche personnelle de la vérité. L’ambition orgueilleuse de la jeunesse !

Je décidais donc de m’asseoir, dans une simple présence. Après des jours à fixer le ciel, la lune m’est apparue pleine, à côté du soleil, aussi clairement que tout le reste du paysage qui s’étalait devant mes yeux. L’expérience s’est imposée comme une réponse. Une réponse indéniable, mais hors de toute rationalité scientifique et dont je n’ai pas immédiatement perçu le sens profond. C’est plus tard, à travers la lecture de textes de la tradition bouddhiste et de rencontres, que ce sens s’est révélé.

Transmettre : de la tradition à son abandon

« De la part de mes proches, je perçus un mélange de respect et d’incompréhension. J’étais incapable de faire entendre l’étendue de mes expériences, que je ne comprenais moi-même pas totalement. L’inscription dans une tradition me parut, dans ce contexte, essentielle.

Le bouddhisme m’a apporté des clés pour la transmission. Comprendre au-delà de sa propre expérience, avoir accès à un ensemble de chemins, saisir ce qu’est une transmission non dogmatique. Il m’apparut que le champ non-conceptuel touchait naturellement à l’universel. Au-delà des représentations culturelles, les expériences sont non-conceptuelles et semblables.

Les traditions sont comme des voies en montagne, leurs existences résultent de la différence entre les hommes. Elles donnent accès à un sommet non-conceptuel identique pour tous.

Pour permettre à un être de progresser, il convient de le comprendre de son côté, marqué par son histoire et sa tradition. L’ambition de transmission universelle suppose « d’oublier » sa tradition propre et ce que l’on est, pour être totalement à l’écoute de l’autre et laisser ses capacités propres se révéler dans la relation.

L’entreprise : progression et apport

« Au retour de la coopération au Maroc, m’est apparue la nécessité d’agir en entreprise. Participer directement au fonctionnement du monde et comprendre le vécu de ceux qui y travaillent. Mais également valoriser les enseignements qui m’avaient été dispensés et ainsi exprimer ma gratitude à l’égard des enseignants comme de ceux qui les avaient financés.

Je décidai dès lors d’aller dans ce sens pour un temps défini, jusqu’à 50 ans. Je me consacrerai au fait spirituel une fois ma vie professionnelle et familiale arrivée à maturité. Je m’inspirais ainsi des pratiques des sannyasins, ces moines ascètes indiens, dédiant leur vie à la connaissance.

« L’activité professionnelle, d’abord dans les services en système d’information, fut pour moi comme un miroir, une compréhension des évolutions nécessaires pour fonctionner « sagement » dans le monde de l’entreprise. J’y ai progressé de façon rapide et profonde, grâce au moteur de la motivation : à croiser sagesse et action avec l’intensité et l’exigence des conditions du travail en entreprise. Je me voyais avancer significativement en terme de présence, diminution de l’égo, expériences en ouverture, rapport à l’autre, action dans le flow. Changeant de comportement, j’ai pu multiplier les échanges directs avec autrui, entrevoir une progression chez chacun, une perception et un apprentissage appréciable de la diversité, essentielle à la transmission.

« Cela me permit de passer au niveau collectif. En 1994, j’ai rejoint l’agence de conseil Unilog management, qui comptait alors près de 700 salariés. J’y étais directeur associé, en charge notamment du marketing, et de la mise en place du positionnement de catalyseur des idées et des énergies. J’ai créé un ensemble de dispositifs à l’attention des managers du cabinet, pour tenir compte des spécificités, des paramètres humains en face, sortir des schémas de fonctionnement unilatéraux, de connaissances figées, de protocoles à appliquer.

Migrer du rapport de pouvoir, de compétition, au respect de l’autre, à la co-construction en intelligence, dans un état qui rappelle le flow. Ce pack de quatre cours thématiques traitait de la posture, de l’écrit, de la relation à l’autre et de savoir-faire du consultant.

Du retrait du professionnel au retour vers l’entreprise

« Mon retrait du monde professionnel a été une source de disponibilité qui m’a permis de progresser en rencontrant des maîtres, en suivant des cours et des retraites. Puis il m’a été demandé, à mon tour, de donner des cours et de guider des retraites, ce que j’ai accepté avec joie. Ces contributions, même si elles étaient dans un cadre bouddhiste, ont été conçues pour être ouvertes à tous. Je suis heureux, aujourd’hui encore, lorsque des personnes d’autres traditions me confient sentir leur foi ou leur « non foi » renforcée, leur chemin clarifié.

Il y a quelques années, fort de cette expérience, je me suis tourné de nouveau vers l’entreprise, où cette sagesse me semblait d’une grande utilité. J’ai créé Académie Conscience et Action en 2014.